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Un projet philosophique : Agencer les appartenances pour construire un monde commun
De tout temps, les sociétés se sont dotées de cultures qui leur sont propres, c’est-à-dire de façons de penser et de manières de faire spécifiques, qui les distinguent les unes des autres et qu’elles transmettent à leur enfants ; de tout temps, les sociétés sont entrées en relation les unes avec les autres, par le commerce, l’échange, l’alliance, la migration, l’exploration, la conquête, la guerre… Aucune culture n’est totalement « mélangée » ni totalement « pure », toutes sont interpénétrées. Chaque être et chaque groupe humain sont fabriqués d’éléments culturels agencés ; chaque personne et chaque communauté se définissent par une multiplicité de filiations et d’affiliations héritées ou choisies.
Le concept d’agencement (élaboré par Gilles Deleuze), qui articule des hétérogènes pour créer du nouveau, permet à la fois de penser les cultures et les dynamiques de leurs intrications, les spécificités et la multiplicité, les traditions et les devenir, hors de tout lissage des différences que supposent les notions plus vagues de « mélange » ou de « métissage ». Les choses s’agencent d’elles-mêmes, bien ou mal, mais il est possible de constituer des dispositifs destinés à stimuler l’émergence de solutions « bien agencées ».
Seule cette invention de dispositifs de négociation multiples et concrets permet d’envisager la production de rapport de paix entre cultures, non sur le mode de leur fusion dans un creuset commun (comme dans le modèle républicain français) ni sur celui d’une coexistence indifférente (comme dans le modèle communautariste anglo-saxon), mais comme une aventure et une rencontre qui transforment : nous avons besoin des autres pour apprendre qui nous sommes.
Hors de tout conservatisme figé ou de tout appel à un homme nouveau, pour désamorcer les replis et affrontements, et contribuer à d’heureuses solutions, il s’agit à la fois d’affirmer les différences et de refuser leur mise en hiérarchie, de reconnaître les singularités et de stimuler entre elles les apprentissages transformateurs, bref de féconder les améliorations mutuelles des traditions et façons de vivre, de construire la paix dans la pluralité.
Nous vivons dans un monde de migrations multiples dans lequel les origines culturelles forment un registre d’appartenances parmi les plus sensibles. Pour nous, professionnels du secteur non-marchand ou simples citoyens, cela requiert de co-construire des outils pour travailler ensemble sur le terrain, de respecter et partager nos expertises respectives et celles de nos « publics » (ou simplement celles de nos voisins), d’enrichir au quotidien nos pratiques de l’art délicat de la diplomatie et de la négociation entre appartenances multiples (modernes et traditionnelles) et entre enracinements pluriels (d’ici et de là-bas), de découvrir les applications concrètes de savoirs particuliers et d’initiations à des manières de faire.
Ce à quoi se limiter ne suffit plus
La construction de manières pacifiques de vivre ensemble dans nos sociétés cosmopolites et la lutte contre les discriminations ont nécessairement un temps de retard sur les attitudes de rejet et de repli : ces dernières suivent une « logique réactionnelle » simple et rapide là où les premières sont obligées de fabriquer patiemment des théories, concepts et dispositifs complexes qui ouvrent et mettent en relation les différents groupes en présence. Ces dernières décennies, à la prétention de fonder une hiérarchie entre les « races » ont succédé les affirmations de supériorité identitaire (de civilisations, religions, cultures…), auxquelles se sont ajoutées des revendications crispées et parfois agressives d’appartenances exclusives (à l’Occident, à « l’axe du Bien », à « l’économie de marché », à la Flandre, à telle secte chrétienne prétendant au monopole sur « le vrai Dieu », à telle faction musulmane se présentant comme « le vrai islam », au suprématisme mâle, à la « normalité sexuelle »…) ; à la lutte antiraciste qui démontre l’absurdité biologique de la notion de race a succédé la critique des « identités meurtrières », complétée par l’élaboration de modes de négociations entre appartenances multiples et intriquées.
Face aux discriminations, le temps n’est donc plus à se contenter d’avancer une commune humanité derrière les nuances de teintes de peau, ou d’en rester à la peu opérante généralité du slogan « Tous différents, tous égaux ». Face à la xénophobie, le temps n’est plus d’invoquer la « tolérance » : tolérer les autres, c’est supporter leur existence, quand il s’agit de les rencontrer, de se changer en échangeant. Face aux revendications d’identités particulières, le temps n’est plus non plus à se réfugier derrière une identité aussi universelle que vide de « citoyen du monde ». Face aux appartenances dont chacun hérite de ses origines (la langue, la classe sociale, la façon de penser…), le temps est encore moins à croire s’émanciper par le rejet des traditions – plutôt que par leur transformation – et par la coupure des racines (tant pour les héritiers des cultures occidentales d’origine chrétienne qui ne peuvent rêver « se fabriquer eux-mêmes » en faisant table rase de l’histoire dont ils sont issus, que pour les personnes dont les parents ou grand-parents sont venus de pays d’autres traditions culturelles et religieuses, qui, faute de cultiver leurs affiliations héritées et d’y puiser des ressources, ne peuvent que leur substituer de pseudo-affiliations sauvages à des « ligues culturelles » comme les bandes délinquantes, les mouvements religieux fanatiques, etc.).
Une exigence d’humilité pour la modernité occidentale
Dans le contexte bruxellois où nous vivons, les personnes aux origines extra-européennes viennent pour la plupart de régions où coexistent les systèmes de pensée traditionnels et modernes, les guérisseurs et les médecins ; où les relations de la religion avec la politique, ainsi que la prise en compte par la société de la différence entre les sexes, n’ont pas la même histoire qu’en Europe occidentale, etc.. Pour qu’une rencontre non-hiérarchique soit possible, le système de pensée occidental dominant ne peut être conçu comme un progrès universel ayant le monopole du « rationnel » : sans que quiconque renonce à ses valeurs, cela requiert de se dépouiller de « l’arrogance moderne » qui n’est que feuille de vigne cachant mal l’ethnocentrisme. Pour éviter que ce qui se présente comme « moderne » ne constitue une déclaration de guerre aux autres cultures, il s’agit :
- de conquérir le droit de cité des façons de penser et de faire traditionnelles apportées par les personnes originaires de pays ou elles sont vivantes et partagées, y compris celles qui relèvent de cultures orales, rurales et populaires ;
- de prendre au sérieux le « commerce avec l’invisible » cultivé dans certaines cultures « non-modernes », qui ne relèvent ni de la superstition ni de l’obscurantisme mais d’une pratique de l’influence agissante ;
- de nouer des liens, de construire des ponts, d’établir des traductions entre systèmes de pensée modernes et non-moderne, en particulier entre leurs versions respectives des troubles de l’existence et de leurs traitements, où, hors de toute disqualification mutuelle, pratiques médicales et thérapeutiques modernes et pratiques de guérison traditionnelles apprennent à travailler ensemble ;
- de stimuler la modernité issue d’une auto-transformation collective des traditions et de résister au modernisme quand celui-ci agit en éradicateur de traditions ;
- d’admettre que le mode de séparation entre politique et religion qui prévaut en Europe occidentale, issu de la Révolution française, bien qu’héritage de luttes dont l’Occident peut être fier, n’est pas un progrès définitif et universel qui disqualifie comme archaïques ceux pour qui la question du lien entre politique et religion est vivante ;
- d’admettre que la solution occidentale dominante à la question de la différence des sexes – qui la réduit au « minimum biologique » et tend vers un idéal « unisexe » des fonctions et rôles familiaux et professionnels (concomitant avec une hyper-sexualisation dans certains domaines) – bien qu’héritage de luttes dont l’Occident peut être fier, n’est pas une norme ou un modèle universel ; de maintenir ouverte et vivante la question de la division sexuelle de la société, d’apprendre à dissocier activement la lutte contre la discrimination et la soumission à ce programme « d'indifférenciation des rôles et fonctions sexuées ».
Les filiations et affiliations personnelles et collectives, loin de fondre en un modèle ou une vérité unique, de se replier sur elles-mêmes, de s’ignorer ou de s’affronter, s’enrichissent dans la rencontre, l’échange, l’apprentissage mutuel, la négociation, la transformation et l’harmonisation entre elles.
La rencontre entre les mondes et l’agencement des appartenances construisent un monde commun où vivre ensemble dans la paix devient possible.
Si les humains étaient des arbres, les racines entremêlées de leurs essences diverses puiseraient leurs ressources dans la profondeur des cultures et traditions pour déployer leurs ramures bigarrées vers le ciel de la vie.